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Les frères musulmans : comprendre l'histoire et les enjeux actuels

Les Frères musulmans : comprendre l'histoire et les enjeux actuels

Dans un contexte international où plusieurs États ont classé les Frères musulmans comme organisation terroriste et où la France mène une réflexion approfondie sur cette mouvance, il est nécessaire de replacer ce mouvement dans son histoire, ses transformations et ses implantations contemporaines. Cet article propose un décryptage fondé sur des sources historiques et institutionnelles, sans qualifier ni juger juridiquement le mouvement, mais en exposant les éléments du débat public.

Origines : une réponse à la colonisation


L’Association des Frères musulmans est fondée en 1928 à Ismaïlia, en Égypte, par Hassan el-Banna, instituteur âgé de 22 ans. La création du mouvement s’inscrit dans un contexte marqué par l’occupation britannique de l’Égypte depuis 1882 et par la dissolution du califat ottoman en 1924, événement qui a profondément affecté les sociétés musulmanes de l’époque.

Hassan el-Banna n’est pas un théologien de formation. Il se présente d’abord comme un éducateur préoccupé par la domination étrangère et par ce qu’il perçoit comme un affaiblissement des références islamiques face à l’influence occidentale. À ses débuts, l’organisation se structure autour d’activités sociales, éducatives et caritatives. Elle développe cependant rapidement un projet politique visant à instaurer un État fondé sur la loi islamique, résumé par la devise : « Le Coran est notre Constitution ».


Une croissance rapide et des modes d’action diversifiés


Le mouvement connaît une expansion rapide. Selon les historiens, il compte environ 2 000 membres en 1933, plus de 200 000 en 1943, et entre 500 000 et 1 million d’adhérents à la fin des années 1940 en Égypte. Cette progression s’explique notamment par son implantation dans les quartiers populaires, à travers des écoles, des hôpitaux et des œuvres sociales.

Les Frères musulmans se distinguent d’autres courants religieux par leur approche politique structurée : création de partis, participation aux élections, présence dans les syndicats et les associations. Cette stratégie leur permet d’articuler engagement religieux, action sociale et projet politique dans des cadres institutionnels modernes.


Une histoire marquée par la violence et la répression


L’histoire des Frères musulmans en Égypte est jalonnée d’épisodes de confrontation avec l’État. En 1948, une branche armée du mouvement est impliquée dans l’assassinat du Premier ministre Mahmoud an-Nukrashi Pacha. L’année suivante, Hassan el-Banna est assassiné, dans un contexte de répression étatique.


En 1954, après une tentative d’attentat contre le président Gamal Abdel Nasser, l’organisation est interdite. En 1965, Sayyid Qutb, intellectuel et idéologue du mouvement, est exécuté. Ses écrits, qui légitiment le recours à la violence contre des régimes jugés impies, influenceront durablement certains courants islamistes radicaux.


Plus récemment, Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, est élu président de l’Égypte en 2012. Il est renversé par l’armée en 2013. La répression qui suit fait, selon des sources internationales, plus de 1 400 morts lors de la dispersion des sit-in de Rabaa et Nahda.


Expansion internationale et adaptations locales


À partir des années 1950, l’interdiction du mouvement en Égypte entraîne l’exil de nombreux cadres vers d’autres pays, notamment l’Arabie saoudite, puis l’Europe à partir des années 1960. Les Frères musulmans développent progressivement un réseau transnational, structuré mais non centralisé.


En Europe, la mouvance adapte ses modes d’action au cadre juridique et politique local. Elle s’implante principalement à travers des associations culturelles, éducatives et religieuses, et développe une stratégie de représentation auprès des institutions nationales et européennes. Le Conseil des Musulmans Européens est régulièrement cité comme une instance de coordination de cette mouvance à l’échelle continentale.


La situation en France : données institutionnelles


Selon des estimations des services de renseignement français, environ 55 000 sympathisants de la mouvance des Frères musulmans étaient identifiés en France en 2019. Ces estimations font état d’environ 100 000 sympathisants en 2024.


En mai 2025, le gouvernement français a rendu public un rapport commandé en 2024 par le président de la République, intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France ». Ce document identifie l’organisation Musulmans de France (anciennement UOIF) comme la principale structure française liée à cette mouvance. Le rapport recense 139 lieux de culte affiliés, répartis sur 55 départements, soit environ 7 % des 2 800 mosquées recensées en France.


Le rapport mentionne également un réseau d’associations actives dans les domaines éducatif, caritatif et religieux. Les Instituts européens de sciences humaines y sont cités comme formant des cadres religieux sur une base doctrinale jugée proche de l’idéologie des Frères musulmans.

Les auteurs du rapport décrivent ce qu’ils qualifient de « caractère subversif » du projet politique porté par la mouvance, visant, selon eux, à influencer progressivement les règles locales et nationales, notamment en matière de laïcité et d’égalité femmes-hommes. Cette stratégie est analysée comme s’exerçant principalement à l’échelon local, à travers ce que le rapport nomme « l’islamisme municipal ».


Classement terroriste : un débat international contrasté


Plusieurs États ont classé les Frères musulmans comme organisation terroriste, parmi lesquels l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Russie, le Bahreïn et la Jordanie. En avril 2025, la Jordanie a interdit toute activité du mouvement sur son territoire.

Le 13 janvier 2026, les États-Unis ont désigné certaines branches des Frères musulmans en Égypte, au Liban et en Jordanie comme « organisations terroristes étrangères », entraînant le gel des avoirs et des restrictions de circulation.


En Europe, l’Autriche est devenue en 2021 le premier pays à interdire explicitement la confrérie des Frères musulmans dans le cadre de sa législation antiterroriste.


En France, le 22 janvier 2026, l’Assemblée nationale a adopté (par 157 voix contre 101) une proposition de résolution portée par le groupe Les Républicains appelant à l’inscription de la mouvance des Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Cette résolution, dépourvue de valeur contraignante, s’inscrit dans le débat politique mais ne constitue pas en elle-même une décision juridique de classement.



Les zones de débat


La qualification terroriste des Frères musulmans fait l’objet de controverses. Les partisans de cette classification mettent en avant l’histoire violente du mouvement, l’existence de branches armées et l’incompatibilité supposée de son projet politique avec les principes des démocraties laïques.


Les opposants soulignent quant à eux la diversité des branches nationales, leur autonomie relative, la participation de certains courants à des processus électoraux et la nécessité de distinguer islam politique et terrorisme. Les spécialistes insistent sur le caractère non centralisé du mouvement, chaque branche ayant évolué en fonction de son contexte national, ce qui complique toute approche uniforme.


Conclusion


Les Frères musulmans constituent un phénomène complexe, à la croisée du religieux, du politique et du social. Nés en 1928 dans un contexte colonial, ils ont connu des phases d’expansion, de répression, d’adaptation et de radicalisation selon les pays et les périodes. En France, leur présence fait l’objet d’une surveillance accrue, dans un contexte de débat sur l’islam politique, la laïcité et la cohésion nationale. Le débat sur leur classification comme organisation terroriste reste ouvert, tant au niveau national qu’européen, et s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place des mouvements politico-religieux dans les sociétés démocratiques contemporaines.


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Barbara Moullan pour ILETAIT1FOI.FR

Photographie d’archive de membres du mouvement des Frères musulmans réunis en Égypte dans les années

Photographie d’archive montrant une réunion de membres du mouvement des Frères musulmans en Égypte, au début du XXe siècle.

Sources principales


Rapport "Frères musulmans et islamisme politique en France" (Ministère de l'Intérieur, mai 2025), déclarations des services de renseignement français, annonces officielles des gouvernements américain et français (janvier 2026).

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