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Mercosur : agriculture à l’épreuve religieuse

Mercosur : agriculture à l’épreuve religieuse

L'accord UE-Mercosur à l'épreuve des sagesses religieuses


Cet article propose une lecture comparative de l’accord UE–Mercosur à la lumière de principes éthiques issus du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Il ne s’agit pas de produire une position religieuse normative sur la politique commerciale européenne, mais d’analyser comment des traditions religieuses anciennes interrogent, par leurs catégories propres, certaines pratiques agricoles contemporaines.

Logistique du transport longue distance des produits agricoles destinés à l’exporta

Illustration : logistique du transport longue distance des marchandises agricoles.

Le Mercosur en bref : ce qui se joue concrètement


Après plus de vingt-cinq ans de négociations, l’Union européenne et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) ont finalisé un accord de libre-échange visant à supprimer progressivement les droits de douane entre les deux ensembles. L’accord concerne un marché de près de 780 millions de consommateurs et repose sur un échange croisé : accès facilité aux matières premières et aux produits agricoles sud-américains pour l’Europe, ouverture des marchés industriels européens pour les pays du Mercosur.


Sur le plan agricole, l’accord prévoit notamment l’importation annuelle de 99 000 tonnes de viande bovine sud-américaine sur le marché européen, ainsi que l’augmentation des volumes de fruits et légumes destinés à l’exportation. Ces produits sont majoritairement issus de filières agro-industrielles intensives et transportés sur de longues distances, ce qui implique des pratiques de cueillette précoce afin de garantir leur conservation durant plusieurs semaines.


Les opposants à l’accord soulignent plusieurs enjeux : concurrence jugée asymétrique entre producteurs soumis à des normes environnementales, sanitaires et sociales différentes ; fragilisation des filières agricoles locales ; impact environnemental lié au transport ; et interrogation sur la qualité nutritionnelle des produits importés. C’est dans ce contexte que certains observateurs proposent d’interroger l’accord Mercosur à partir de référentiels éthiques issus des traditions religieuses.


Islam : la vente de fruits non mûrs dans le droit musulman classique


Dans la tradition islamique, plusieurs hadiths authentiques rapportent que le Prophète Muhammad a interdit la vente de fruits avant leur maturité complète (Sahih al-Bukhari, 2194 ; Sahih Muslim, 1534). Les juristes classiques ont longuement commenté cette interdiction.

Des auteurs comme Ibn Qudama (XIIe siècle), dans Al-Mughni, ou al-Nawawi (XIIIe siècle), dans son commentaire du Sahih Muslim, expliquent que cette règle vise à prévenir plusieurs formes de préjudice. D’une part, la protection du consommateur contre une tromperie sur la qualité du produit ; d’autre part, la réduction de l’incertitude commerciale (gharar), le fruit pouvant ne jamais atteindre sa maturité ; enfin, la prévention d’une injustice économique liée à l’asymétrie d’information entre vendeur et acheteur.


Appliqués aux pratiques agricoles contemporaines, ces principes interrogent certaines modalités de production et de distribution. Les fruits destinés à l’exportation internationale sont fréquemment cueillis avant maturité physiologique, puis mûris artificiellement en chambre froide par exposition à l’éthylène.


Des rapports de la FAO soulignent que la cueillette précoce, courante dans les chaînes d’exportation longue distance, peut affecter certaines qualités nutritionnelles et organoleptiques des fruits, sans que ces effets soient uniformes selon les espèces ni systématiquement quantifiables.

De son côté, l’INRAE distingue la maturité physiologique de la maturité commerciale et souligne que la maturation artificielle sous éthylène ne reproduit pas nécessairement l’ensemble des processus biochimiques d’une maturation sur l’arbre.


Le Coran introduit par ailleurs la notion de tayyib « bon » ou « sain » en complément du licite rituel : « Mangez de ce qui est licite et bon (tayyib) sur la terre » (Coran 2,168). Les exégètes classiques, tels qu’al-Tabari ou Ibn Kathir, expliquent que cette notion inclut la qualité, l’intégrité et le bénéfice réel du produit pour l’être humain. Cette exigence ouvre un questionnement éthique sur les pratiques agricoles orientées prioritairement par des contraintes logistiques et commerciales.


Judaïsme : gaspillage, tromperie et respect des cycles de la terre


Dans la tradition juive, plusieurs principes halakhiques sont mobilisés dans la réflexion sur l’agriculture et le commerce. Le concept de bal tach’hit, fondé sur Deutéronome 20,19, interdit toute destruction ou gaspillage inutile des ressources, y compris en contexte de guerre. Les autorités rabbiniques ont étendu ce principe à l’ensemble des activités économiques.


Le Talmud aborde également la question de la tromperie commerciale (ona’ah), notamment dans le traité Bava Metzia (59b), qui condamne la vente de produits dont la qualité réelle est dissimulée à l’acheteur. Dans cette perspective, la présentation de fruits comme équivalents à des produits mûris naturellement peut poser question.


La loi de la Shemita, qui impose un repos de la terre tous les sept ans, offre une critique plus structurelle des modèles agricoles intensifs. Détaillée dans le traité talmudique Shevi’it, elle rappelle que la terre n’est pas un simple outil de production, mais un bien confié à la responsabilité humaine. Le rabbin Samson Raphael Hirsch, au XIXe siècle, soulignait que cette loi visait à rappeler que l’homme est gardien de la terre, non propriétaire absolu.


Appliquée au commerce agricole mondialisé, cette conception entre en tension avec des logiques de production continue et de rendement maximal, peu compatibles avec les cycles naturels.


Christianisme : agriculture mondialisée et écologie intégrale


Dans l’encyclique Laudato si’ (2015), le pape François développe une critique globale du modèle économique contemporain, en particulier dans ses effets sur l’agriculture. Il y dénonce la concentration des terres productives, la marginalisation des exploitations familiales et la déconnexion entre production alimentaire, justice sociale et respect de l’environnement. Aux paragraphes 129 à 135, il met en garde contre des systèmes agricoles qui privilégient la rentabilité au détriment de la qualité nutritionnelle, de la dignité des producteurs et de l’équilibre écologique. Le concept d’« écologie intégrale » qu’il développe articule explicitement ces dimensions.


Dans cette perspective, les chaînes longues d’approvisionnement, impliquant des transports sur plusieurs milliers de kilomètres et des procédés de conservation artificiels, soulèvent simultanément des enjeux écologiques, sociaux et sanitaires.


L’EFSA rappelle par ailleurs que la conformité sanitaire des produits importés ne garantit pas nécessairement une équivalence nutritionnelle avec des produits arrivés à maturité naturelle, distinguant strictement sécurité alimentaire et qualité nutritionnelle.


Une anthropologie commune : cultiver et préserver


Les trois traditions partagent un récit fondateur dans lequel l’être humain est placé sur terre « pour cultiver et garder » le jardin (Genèse 2,15). Les verbes hébreux avad (cultiver) et shamar (préserver) expriment une responsabilité indissociable du travail agricole.

Le récit de Caïn et Abel, présent dans la Bible et repris dans la tradition islamique, est fréquemment interprété comme une réflexion sur la qualité de l’offrande plutôt que sur sa nature. Des commentaires juifs et musulmans soulignent que le problème ne réside pas dans le produit offert, mais dans l’attention portée à sa qualité.


Cette lecture anthropologique invite à interroger les systèmes agricoles qui tendent à privilégier la quantité, la standardisation et la rentabilité au détriment de la qualité et de la relation au vivant.


Les religions peuvent-elles éclairer l’économie contemporaine ?


Une objection récurrente consiste à considérer que les textes religieux, issus de sociétés agraires anciennes, seraient inadaptés aux enjeux économiques contemporains. Pourtant, ces textes ne proposent pas de modèles économiques clés en main, mais formulent des principes éthiques transversaux : interdiction de la tromperie, exigence de qualité, respect des cycles naturels, justice envers les producteurs et responsabilité envers la création.


Ces principes ne dictent pas une politique commerciale précise, mais fournissent des critères d’évaluation des pratiques économiques. Ils permettent d’interroger les effets concrets d’accords commerciaux comme le Mercosur sur la qualité des produits, la condition des producteurs et l’impact environnemental.


Conclusion : un questionnement éthique transversal


L’accord UE–Mercosur met en lumière une question plus large : l’alimentation peut-elle être traitée comme une marchandise ordinaire, soumise uniquement aux logiques de coût et de volume ? Les traditions religieuses mobilisées dans cet article convergent vers une série de principes éthiques qui interrogent certaines pratiques agricoles contemporaines, sans pour autant prescrire une solution unique.

Elles rappellent que l’agriculture engage un rapport au temps, au vivant et à la responsabilité humaine. À ce titre, le débat sur le Mercosur dépasse la seule sphère économique et invite à une réflexion plus large sur les critères qui orientent les choix collectifs en matière de production et d’alimentation.


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Barbara Moullan pour ILETAIT1FOI.FR

Références

Sources islamiques :

  • Al-Bukhari, Sahih al-Bukhari, Kitab al-Buyu', hadith 2194
  • Muslim ibn al-Hajjaj, Sahih Muslim, hadith 1534
  • Ibn Qudama, Al-Mughni, Kitab al-Buyu'
  • Al-Nawawi, Sharh Sahih Muslim
  • Al-Tabari, Jami' al-Bayan fi Ta'wil al-Qur'an
  • Ibn Kathir, Tafsir al-Qur'an al-'Azim
  • Al-Razi, Mafatih al-Ghayb (Tafsir al-Kabir)


Sources juives :

  • Torah, Deutéronome 20:19
  • Talmud Bavli, Bava Metzia 59b
  • Mishna, traité Shevi'it
  • Samson Raphael Hirsch, Commentary on Leviticus


Sources chrétiennes :


Sources sur l'accord Mercosur :

  • Commission européenne, texte de l'accord UE-Mercosur, décembre 2024
  • Analyse de l'Institut Jacques Delors sur les implications agricoles


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