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Péchés et Guérison : enquête sur un livre médiéval au cœur d’une polémique contemporaine
Accusé ces derniers jours de promouvoir la violence, la charia et l’homophobie, l’ouvrage Péchés et Guérison, attribué au théologien médiéval Ibn al-Qayyim, a été retiré de certaines enseignes. Une polémique alimentée par des citations largement relayées. Problème : plusieurs d’entre elles ne figurent pas dans le livre. Enquête.
Qui a signalé ce livre ? Un collectif politique, pas une association de défense des droits LGBT
L'alerte sur Péchés et guérison n'a pas été donnée par une organisation reconnue de défense des droits LGBT, comme SOS Homophobie ou Inter-LGBT. Elle vient du collectif Éros, fondé en juin 2024 par Yohan Pawer, militant d'extrême-droite, se revendiquant « gay patriote ». Éros n'est pas une association de lutte contre l'homophobie au sens classique. C'est un collectif politique qui critique l'immigration, dénonce l'« islamisation », s'oppose au militantisme LGBT mainstream, et se revendique de positions d'extrême-droite. Ce positionnement lui vaut d'être qualifié d'« homonationaliste » par plusieurs médias et observateurs : l'usage stratégique des droits LGBT comme outil politique pour critiquer spécifiquement l'islam et l'immigration.
Cela ne signifie pas que leurs critiques du livre sont forcément fausses, mais cela signifie que leur lecture est orientée, et que les médias qui ont relayé leur signalement sans vérifier ont soit fait preuve de paresse journalistique, soit sciemment instrumentalisé une alerte militante pour alimenter une polémique. Quand on regarde de quels médias viennent les premières alertes, on comprend vite. Quand on signale un livre religieux comme « dangereux », on a une responsabilité : vérifier ce qu'il dit réellement. Ni Éros, ni les médias qui l'ont relayé, ne l'ont fait.
Nous, si.
« Le Messie tuera les juifs et les chrétiens » : une phrase qui n'existe pas
C'est une des citations la plus choquante attribuée au livre. Elle figure dans plusieurs articles, dont celui de CNews, présentée comme la preuve d'un appel au massacre confessionnel. Après lecture intégrale de l'ouvrage, cette phrase n'existe pas. Nulle part, sous aucune forme. Dans aucun des 108 chapitres.
Pire : cette affirmation est incohérente avec la doctrine islamique classique. Dans l'eschatologie sunnite, c'est Jésus (ʿĪsā), qui est le Messie, et revient à la fin des temps pour tuer le faux messie (al-Dajjāl), briser symboliquement la croix (l'islam considère que Jésus sera courroucé par la déformation de son Message), et bien entendu, rétablir la justice. Mais il ne mène pas de massacre de juifs et de chrétiens. Aucun hadith canonique, aucun commentateur classique, y compris Ibn al-Qayyim, l'auteur de ce livre, ne dit cela.
Attribuer une phrase inexistante à un livre religieux pour justifier son retrait, c'est grave. C'est soit une faute journalistique majeure, soit une falsification.
La « Secousse » : un récit eschatologique transformé en appel à la violence
Autre citation mise en avant :
« Lorsque les gens déclareront licite la fornication, consommeront des alcools et joueront des instruments de musique, Allah se courroucera au ciel et dira à la terre : "Secoue-les. S'ils se repentent et cessent, arrête, sinon dévaste tout." »
Présenté comme cela, on comprend l'inquiétude. Sauf que le contexte manque complètement. Ce passage figure au chapitre sur les méfaits des péchés (page 71). C'est un récit rapporté par Aïcha, mère des croyants, qui répond à une question sur la secousse, autrement dit, sur la fin des temps. C'est à la terre en temps que planète, au moment de la fin des temps, qu'Allah dira : dévaste tout. Ce n'est pas une injonction aux musulmans d'aujourd'hui, comme l'extrait laisse à penser, et, selon les commentaires lus sous les publications, comme l'extrait a été compris par les lecteurs des sites.
Autrement dit : c'est un discours théologique sur le Jugement dernier, pas un mode d'emploi pour aller « secouer » les fornicateurs du quartier.
Tronquer une citation eschatologique pour la faire passer pour un appel à l'action, c'est manipuler le lecteur.
La charia : décrire n'est pas prescrire
L'ouvrage contient effectivement un chapitre sur les peines légales en droit islamique. Et oui, elles sont dures : flagellation, lapidation, amputation. Elles nous choquent car ce n'est plus notre manière de punir ni de condamner.
Mais une note de l'éditeur précise noir sur blanc, page 152 :
« Nous rappelons que les peines légales ne sont appliquées que par le gouverneur au sein d'un État musulman. Il n'appartient pas à un individu de décider et encore moins d'appliquer une peine. »
Le livre décrit un corpus juridique médiéval. Il ne dit jamais : « Toi, lecteur français, applique ça dans ton quartier. »
Si on retire ce livre au motif qu'il décrit un droit religieux ancien, alors il faut aussi retirer :
- La Bible (Lévitique 20 : lapidation pour adultère, homosexualité, blasphème),
- Le Talmud,
- Le droit canon médiéval,
- Les écrits de Kant sur la peine de mort,
- Toute l'histoire du droit, en fait.
Confondre description et prescription, c'est un sophisme. Ou une stratégie.
Homosexualité : un texte dur, mais pas unique
Les passages sur l'homosexualité (chapitres 83, 84, 86 et 87) sont les plus difficiles à lire. Ils sont crus, détaillés, et pour cette partie nous allons nous aussi devoir employer les termes crus employés par Ibn Al Qayyim, ancrés dans une anthropologie médiévale. Mais il faut être précis :
Tout d'abord, le texte sanctionne des actes, pas une identité. La notion moderne d'« orientation sexuelle » n'existe pas dans ce cadre. Ce qui est condamné, c'est la sodomie, qu'elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle. L'acte fait partie des péchés, qu'il soit pratiqué par un homme ou une femme. D'ailleurs, dans un autre chapitre, le lesbianisme est traité différemment, justement parce qu'il n'y a pas de pénétration.
Le livre expose plusieurs avis juridiques, parfois contradictoires. Ce n'est pas un manuel monolithique, c'est une compilation de jurisprudence. Les us juridiques dépendent de chaque situation, chaque contexte etc.
D'ailleurs, il convient de préciser que ce discours à propos de l'homosexualité n'est pas propre à l'islam. Le récit de Lot/Loth est commun au judaïsme (Genèse), au christianisme (Paul, Thomas d'Aquin), et à l'islam. Jusqu'au XXe siècle, toutes les traditions abrahamiques condamnaient ces pratiques sexuelles. La différence aujourd'hui vient de la rupture anthropologique moderne, et non d'une spécificité islamique.
Ce qui manque, ce n'est pas une censure. C'est un avertissement éditorial, un effort dans la traduction, comme Disney le fait pour ses vieux films : « Ce texte reflète les croyances d'une époque. Il ne correspond pas aux valeurs contemporaines. » Mais instrumentaliser ces passages pour alimenter une polémique politique sur l'islam, c'est malhonnête.
Le récit de Lot : une condamnation commune aux trois monothéismes
Le rejet des pratiques homosexuelles dans les textes religieux ne commence pas avec l'islam. Il remonte au récit biblique de Lot, présent dans les trois traditions abrahamiques.
Dans le judaïsme, le récit de Lot figure dans la Genèse (chapitres 18-19). Dieu détruit alors Sodome et Gomorrhe en raison de la corruption morale de leurs habitants, dont les pratiques sexuelles jugées contre nature.
Le Lévitique est encore plus explicite :
Lévitique 18:22 : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination. »
Lévitique 20:13 : « Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable ; ils seront punis de mort. »
Le Talmud développe une jurisprudence complexe autour de ces interdits, avec des distinctions d'actes et des degrés de faute, qu'il convient naturellement de ne pas expliciter ici, le contexte n'étant pas applicable.
Dans le christianisme, le récit de Lot est lu dans la Torah, imbriquée dans ce que les chrétiens nomment l'Ancien Testament. Saint Paul, dans le Nouveau Testament, condamne explicitement les relations entre personnes de même sexe :
Romains 1:26-27 : « C'est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes : car leurs femmes ont changé l'usage naturel en celui qui est contre nature ; et de même les hommes, abandonnant l'usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres. »
Au Moyen Âge, Thomas d'Aquin classe la sodomie parmi les péchés « contre nature », au même titre que la bestialité.
Jusqu'au XXe siècle, aucune Église chrétienne ne bénissait les couples homosexuels. Les débats contemporains (dans le catholicisme avec le Vatican ou dans les Églises protestantes) montrent une évolution récente, mais pas un consensus historique.
Dans l'islam, le Coran mentionne Lot (Lūṭ) dans plusieurs sourates (7, 11, 26, 27, 29). Dieu punit son peuple pour ses transgressions sexuelles, mais aussi pour la vulgarité et le manque de bonnes manières (des actions sales comme les flatulences en public, parler de manière vulgaire etc).
La jurisprudence islamique classique, comme celle exposée dans Péché et guérison, sanctionne la sodomie, qu'elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle.
C'est donc une matrice commune aux religions. Le rejet des pratiques homosexuelles n'est pas une spécificité islamique, c'est une position théologique partagée par les trois monothéismes jusqu'à une époque très récente. La rupture contemporaine vient de l'émergence d'une anthropologie moderne fondée sur la notion d'orientation sexuelle (XXe siècle), le consentement comme fondement de la morale sexuelle, ainsi que la séparation entre religion et droit civil. Critiquer l'islam pour des positions que le judaïsme et le christianisme ont défendues pendant des siècles, c'est de l'amnésie historique.
Mais ce n'est pas parce qu'une position existe depuis des siècles qu'elle est juste. Aujourd'hui, en France, de nombreuses voix religieuses (musulmanes, juives, chrétiennes) rappellent une distinction essentielle : on peut considérer qu'une pratique sexuelle reste théologiquement condamnable, tout en affirmant que l'éthique religieuse impose la bienveillance, le respect, la courtoisie, et même la défense active des personnes LGBT face aux injustices dont elles peuvent être victimes. On met en avant l'humain avant la pratique.
C'est cette distinction, entre doctrine théologique et éthique sociale, que les textes anciens ne faisaient pas, et que les croyants d'aujourd'hui doivent apprendre à faire systématiquement et que les éditeurs doivent mentionner également dans leurs éditions traduites.
D'ailleurs, rappelons-nous, en 2012-2013, la France avait connu une mobilisation massive contre le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe. Des centaines de milliers de personnes sont alors descendues dans la rue, portées par des arguments religieux.La Manif pour tous était principalement soutenue par des mouvements catholiques (Sens Commun, Civitas), des protestants évangéliques, et des responsables religieux (cardinaux, évêques). Les arguments avancés étaient explicitement théologiques : on parlait alors du mariage qui était « naturellement » entre un homme et une femme, du fait que l'adoption par des couples homosexuels mettrait en danger l'équilibre psychologique des enfants, et que la loi allait « détruire la famille traditionnelle ».
Certaines pancartes et slogans étaient ouvertement homophobes. Des manifestants scandaient « Un papa, une maman », d'autres comparaient l'homosexualité à une maladie ou une déviance.
Des figures religieuses ont tenu des propos qui, aujourd'hui, seraient jugés choquants : en 2012, Mgr André Vingt-Trois, alors archevêque de Paris, parlait de « menace anthropologique ». Certains militants évangéliques affirmaient que l'homosexualité pouvait être « guérie » par la prière. Des sites catholiques intégristes publiaient des articles assimilant l'homosexualité à une « perversion » ou un « désordre moral ». Et pourtant, on n'a pas retiré la Bible de la vente.
À aucun moment, malgré cette mobilisation et ces discours, il n'a été question de retirer la Bible des rayons, d'interdire les catéchismes, ou bien de censurer les livres de théologie morale catholique.
Pourquoi ? Parce que tout le monde comprenait que ces textes religieux appartenaient à une tradition ancienne, n'appelaient pas directement à la violence, et que leurs lecteurs n'allaient pas agresser des homosexuels dans la rue.
« Pas de peine pour la zoophilie et la nécrophilie » : faux
L'article affirme que le livre n'établit aucune peine pour la zoophilie (le rapport sexuel avec les animaux) ou le rapport sexuel avec une personne morte (la nécrophilie). C'est faux.
Le livre expose plusieurs avis dans le chapitre 85 consacré à la zoophilie : quelques avis minoritaires, effectivement, prévoient une simple réprimande concernant la zoophilie, là où la majorité applique la même peine que pour la fornication (flagellation ou lapidation) (page 238). D'autres avis sont cités, prévoyant l'exécution. Ibn Al Qayyim cite même un hadith : « Celui qui a un rapport sexuel avec une bête, tuez-le ainsi que la bête. » Nier la pluralité juridique pourtant explicite dans le texte, c'est mentir par omission. Mais il y a plus étonnant encore à ce sujet : nous assistons à une contradiction logique dans la critique elle-même. D'un côté, l'article reproche au livre de décrire des peines légales islamiques (flagellation, lapidation, amputation) et d'exposer de la jurisprudence religieuse, ce qui constituerait une « promotion de la charia ». De l'autre, il lui reproche de ne pas prévoir de peines pour certains actes (zoophilie, nécrophilie), ce qui constituerait une « apologie » de ces pratiques.
Alors, il faudrait savoir : on critique la présence de jurisprudence ou son absence ? Cette contradiction n'est pas anodine. Elle révèle que le problème n'est pas le contenu du livre, mais le fait qu'il soit islamique.
« Apologie du viol » : l'inverse de ce qui est écrit
Dernière accusation : le livre ferait l'apologie du viol. Là encore, les faits contredisent. Le viol est présenté comme une atteinte extrême à l'honneur, un crime majeur, parfois puni plus sévèrement que d'autres infractions sexuelles.
Un passage (page 237) cite même un compagnon du Prophète ordonnant :
« Quiconque porte atteinte à l'honneur sacré des croyantes, coupez-le en deux d'un coup d'épée à la ceinture. »
C'est violent ? Oui (surtout dans notre société où hélas même des personnes accusées de ce crime défini par l'article 222-23 du code pénal, restent dans les hautes sphères). C'est une apologie du viol ? Non. C'est exactement l'inverse.
Conclusion : la fabrication médiatique d'une polémique
Péchés et guérison n'est pas un livre facile. Il est dur, et parfois gênant car ancré dans une autre époque. Certains passages nécessitent aujourd'hui une contextualisation claire.
Ce qui est en cause ici, ce n'est pas seulement l'islam. C'est l'instrumentalisation politique des droits LGBT par un collectif militant qui utilise la question de l'homophobie pour cibler spécifiquement l'islam, l'incapacité médiatique à lire un texte religieux autrement que par la peur, l'absence de vérification factuelle de la part de médias qui préfèrent le sensationnalisme à la rigueur, et une stratégie délibérée de fabrication de polémiques identitaires, qui malgré tout peuvent s'enorgueillir d'avoir du poids et un moyen de pression puisque les enseignes suivent les demandes.
On peut critiquer ces textes. On doit les contextualiser et les rendre lisibles. Mais on ne peut pas mentir sur ce qu'ils disent.
Si un livre doit être retiré de la vente, que ce soit sur la base de ce qu'il contient réellement, pas sur des citations inventées, tronquées, ou instrumentalisées par un collectif politique dont l'agenda dépasse largement la défense des personnes LGBT.
Péchés et Guérison contient des passages difficiles, ancrés dans une époque et une anthropologie qui ne sont plus les nôtres. Certains de ces passages peuvent légitimement heurter nos valeurs contemporaines. Mais ce constat n'autorise pas la désinformation.
Cette enquête a établi factuellement que des citations attribuées au livre sont inexistantes, d'autres ont été tronquées pour leur faire dire le contraire de leur sens, des accusations graves (apologie du viol, promotion de la violence) ne résistent pas à la lecture du texte.
Dans une République laïque, on ne juge pas les livres religieux sur des citations inventées ou manipulées. Si un ouvrage doit être retiré de la vente, que ce soit sur la base de ce qu'il contient réellement, après une analyse rigoureuse, et dans le respect du cadre légal. La liberté de conscience et la liberté de culte, garanties par la Constitution, impliquent le droit de posséder et de lire des textes religieux, y compris anciens, y compris exigeants.
Ce qui est interdit par la loi, c'est la provocation à la haine ou à la violence, l'injure ou la diffamation raciale ou religieuse,
l'apologie de crimes contre l'humanité. Le livre décrit un corpus théologique et juridique médiéval. Il ne constitue pas un appel à l'action pour les lecteurs contemporains. L'éditeur l'a d'ailleurs précisé explicitement dans ses notes.
Au-delà du livre lui-même, cette polémique pose une question déontologique essentielle : comment des médias peuvent-ils relayer des accusations graves sans vérifier les sources ?
La République laïque repose sur des principes clairs : liberté de conscience, égalité devant la loi, respect de la vérité factuelle.
Quand des accusations infondées circulent contre un texte religieux, ce ne sont pas seulement les croyants qui sont lésés.
C'est le débat public lui-même qui est pollué. On peut et on doit critiquer les textes religieux. Exiger qu'ils soient accompagnés d'avertissements éditoriaux clairs lorsque nécessaire. Mais on ne peut pas bâtir ces critiques sur des mensonges.
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Enquête réalisée par Barbara Moullan pour ILETAIT1FOI.FR
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