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Pourim, la fête du retournement
Pourim, la fête du retournement
L'histoire d'Esther, d'un empire perse et d'un peuple qui survit ou comment un complot ourdi dans les couloirs du palais de Suse devint l'un des récits les plus puissants de la mémoire juive.
Illustration representant la reine Esther, célébrée lors de la fête de Pourim.
C'est une fête de bruit, de déguisements et de joie débordante. Dans les rues, les enfants agitent des crécelles (les grégères) pour couvrir le nom de Haman. Dans les synagogues, on lit à voix haute la Méguila, le Livre d'Esther. On offre des friandises aux voisins, on célèbre, on rit. Et pourtant, derrière cette atmosphère de carnaval se cache l'un des récits les plus sombres et les plus profondément humains de la Bible hébraïque.
Le monde de Suse : un empire, une minorité
Nous sommes au Ve siècle avant l'ère commune. L'empire achéménide règne sur un territoire immense, de l'Inde à l'Éthiopie. Sa capitale administrative, Suse — l'actuelle Iran — abrite le palais fastueux du roi Assuérus, que l'on identifie souvent à Xerxès Ier. C'est là que vit, intégrée parmi les Perses, une communauté juive issue de la déportation babylonienne.
Ces Juifs de la diaspora ne sont ni des esclaves ni des parias. Ils ont des noms, des métiers, des maisons. Mais ils portent quelque chose d'invisible et de dangereux aux yeux de certains : une différence. Ils ont leurs lois, leur calendrier, leur manière d'être au monde. Et dans un empire où l'uniformité est synonyme de loyauté, cette différence peut devenir un prétexte.
« Il existe un peuple dispersé et séparé parmi les peuples dans toutes les provinces de ton royaume. Ses lois sont différentes de celles de tout autre peuple et il n'observe pas les lois du roi. »
— Haman au roi Assuérus, Esther 3,8
Le récit de Pourim repose sur quatre figures dont les destins s'entrelacent avec une précision presque théâtrale. Esther est au cœur du drame : jeune femme juive orpheline, élevée par son cousin Mardochée, elle devient reine de Perse sans révéler son origine. Douce en apparence, elle cache une force intérieure qui n'attend que le moment de s'exprimer. Mardochée, son cousin et père adoptif, est l'homme par qui la crise arrive et par qui elle se résout. Serviteur du palais, il refuse de se prosterner devant Haman, geste anodin en apparence, acte de résistance en réalité. Face à eux se dresse Haman, grand vizir du roi, dont l'orgueil blessé se transforme en quelque chose de bien plus sinistre : une volonté d'anéantissement qui dépasse sa rancune personnelle pour viser tout un peuple. Enfin, Assuérus, le roi, incarne une forme de danger particulière — non pas la haine, mais l'indifférence. Puissant et versatile, il signe des décrets sans en mesurer les conséquences, laissant le mal prospérer par simple désintérêt. C'est dans la tension entre ces quatre caractères : le courage, la résistance, la haine et l'indifférence, que se joue le destin du peuple juif de Suse.
La haine au cœur du récit
On hésite à employer le mot "antisémitisme" pour décrire la haine de Haman envers les Juifs, puisque le terme est anachronique, né au XIXe siècle. Mais le phénomène qu'il décrit, lui, est bien là, dans toute son horreur froide et systématique.
Ce qui frappe dans le texte, c'est la mécanique du discours de Haman. Il ne dit pas "je hais cet homme qui m'a humilié". Il dit : il existe un peuple. Il universalise. Il monte au niveau du groupe entier. Il dépeint les Juifs comme une menace diffuse, étrangère aux lois du royaume, inassimilable. Ce glissement de la rancune personnelle à la déshumanisation collective est l'un des mécanismes les plus constants et les plus meurtriers de l'histoire humaine.
« Haman ne chercha pas à porter la main sur Mardochée seul…
il chercha à faire périr tout le peuple de Mardochée. »
Le texte note, avec une précision glaçante, que Haman fait tirer le sort — le pôur — pour choisir le jour le plus propice au massacre. Toute une année d'attente, de planification, de bureaucratie. Ce n'est pas une violence impulsive. C'est une volonté d'anéantissement organisé.
Esther : le silence qui parle
Ce qui rend Esther si singulière dans la littérature biblique, c'est son parcours intérieur. Au début du récit, elle est une femme belle et obéissante, cachée dans le palais, gardant secrète son identité juive sur les conseils de Mardochée. Elle est reine, certes, mais une reine sans voix véritable.
Quand Mardochée lui apprend le complot de Haman et lui demande d'intercéder auprès du roi, Esther hésite. Elle rappelle qu'approcher le roi sans y être convié peut coûter la vie. La réponse de Mardochée est célèbre : "Et qui sait si ce n'est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à ta position royale ?"
C'est à ce moment qu'Esther choisit. Elle sort de son silence. Elle accepte le risque. Elle dit : "S'il faut que je périsse, je périrai." Cette phrase courte, dans toute sa densité tragique, résume l'acte fondateur de Pourim : choisir de ne pas se taire face à l'injustice, même quand le silence serait plus sûr.
Le retournement : pourquoi Pourim est une fête
Le livre d'Esther est construit comme une grande symétrie, un renversement total. Les décrets sont inversés. Haman est pendu à la potence qu'il avait préparée pour Mardochée. Le peuple qui devait être anéanti célèbre sa survie. Les jours de deuil se transforment en jours de fête.
Le mot pôur, qui a donné son nom à la fête, désigne le sort tiré par Haman. C'est une ironie profonde : la fête porte le nom de l'instrument même par lequel l'ennemi pensait sceller le destin du peuple juif. Et ce sort, au bout du compte, s'est retourné contre lui.
C'est pourquoi cette fête porte le nom de Pourim, du mot pôur (le sort). Ces jours seraient commémorés et célébrés de génération en génération, dans chaque famille, chaque province, chaque ville.
— Esther 9:26-28
Une fête qui traverse les siècles
Pourim est peut-être la fête juive qui ressemble le moins, en apparence, à une commémoration solennelle. On se déguise (une tradition qui remonte au Moyen Âge), on s'offre des michloah manot, des paniers garnis de friandises, on fait la fête jusque tard dans la nuit. Le Talmud va jusqu'à recommander de boire jusqu'à ne plus savoir distinguer "maudit soit Haman" de "béni soit Mardochée".
Cette joie n'est pas de l'insouciance. Elle est une réponse consciente à la menace. Une façon de dire : vous avez voulu nous effacer, nous sommes encore là, et nous dansons. C'est la survie transformée en célébration.
À travers les siècles, à Bagdad, à Prague, à Amsterdam, à Casablanca, les communautés juives ont relu le Livre d'Esther en pensant à leurs propres Haman. La résonance du texte, sa capacité à parler à n'importe quelle époque où un peuple est menacé pour ce qu'il est, explique sa longévité.
Ce que Pourim nous dit encore
Dans un monde où les rhétoriques de désignation des "autres" refont régulièrement surface, le Livre d'Esther conserve une acuité troublante. Il montre comment la haine se construit : par un discours qui transforme la différence en menace, qui obtient l'aval du pouvoir, qui cherche à procéder de façon totale et administrative.
Mais il montre aussi comment elle peut être déjouée : par le courage d'une femme qui choisit de parler, par la solidarité d'une communauté qui refuse de disparaître, et par l'inversion radicale de ce qui semblait inéluctable.
Pourim n'est pas une fête naïve. C'est une fête qui sait d'où elle vient. Et c'est peut-être pour cela que sa joie a une saveur si particulière — la saveur des choses arrachées à l'obscurité.
Barbara MOULLAN pour ILETAIT1FOI.FR
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