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Et les iraniennes ?

Après la mort de Mahsa Amini, sortir de l’opposition factice autour du voile

Le débat français sur le voile islamique se crispe souvent autour d'une opposition factice : défendre les Iraniennes contraintes ou soutenir les Européennes qui choisissent le hijab. Pourtant, ces deux combats ne s'opposent pas. Ils convergent vers un même horizon : la liberté des femmes à disposer d'elles-mêmes.



Une manifestante pour la liberté des femmes en Iran contre le voile islamiqu

Une manifestante pour la liberté des femmes en Iran contre le voile islamique

Mahsa Amini, symbole d’une contrainte d’État


Le 16 septembre 2022, à Téhéran, Mahsa Amini, étudiante kurde de 22 ans, décède trois jours après son arrestation par la police des mœurs iranienne. Son interpellation est liée au port jugé « non conforme » du hijab, laissant apparaître quelques mèches de cheveux. Sa mort déclenche un mouvement de protestation d’une ampleur inédite en Iran. Des femmes brûlent leur voile en public, se coupent les cheveux, affrontent les forces de l’ordre au péril de leur vie. L’émotion et l’indignation dépassent largement les frontières iraniennes.

Un an plus tard, cette solidarité internationale connaît toutefois des inflexions dans le débat français. À l’occasion de discussions sur la réglementation vestimentaire à l’école ou dans le sport, l’exemple iranien est fréquemment mobilisé comme argument de disqualification : défendre le droit de porter le hijab en France reviendrait à trahir les femmes iraniennes qui risquent leur vie pour s’en affranchir.


Une opposition rhétorique largement médiatique


Cette logique binaire imprègne une partie du débat public. Dans certains éditoriaux, le soutien aux Iraniennes est affirmé avec force, avant d’être immédiatement opposé à la défense du port du voile en Europe, assimilée à un soutien à l’« obscurantisme ». Le raisonnement sous-jacent est clair : il faudrait choisir son camp. Or, cette opposition repose sur une confusion entre des contextes politiques, juridiques et sociaux profondément différents.


Deux régimes, deux réalités juridiques


En Iran, le port du voile est obligatoire depuis la révolution islamique de 1979. Toutes les femmes, indépendamment de leur religion, sont soumises à cette obligation sous peine de sanctions pénales. La Gasht-e Ershad, police des mœurs, contrôle les tenues dans l’espace public. Les sanctions peuvent aller de simples amendes à des peines d’emprisonnement.


En 2023, le gouvernement iranien a renforcé ce dispositif par un projet de loi visant à « soutenir la culture de la chasteté et du hijab », prévoyant des peines lourdes : amendes élevées, peines de prison, interdictions professionnelles ou restrictions d’accès aux services numériques. Amnesty International et une mission d’enquête de l’ONU ont dénoncé un cadre répressif susceptible de constituer des violations graves des droits humains. En mars 2024, l’ONU a conclu que la mort de Mahsa Amini était illégale et résultait de violences physiques.


La situation française est d’une nature différente. Depuis la loi de 2004, les signes religieux ostensibles sont interdits dans les écoles publiques. La loi de 2010 prohibe la dissimulation du visage dans l’espace public, visant le niqab et la burqa, mais pas le hijab. En 2023, le Conseil d’État a validé l’interdiction de l’abaya à l’école ainsi que certaines restrictions dans le sport. En revanche, le port du hijab demeure légal dans la rue, à l’université et dans de nombreux contextes professionnels. Aucune femme n’est pénalement poursuivie pour avoir porté un foulard.

Opposer ces deux contextes revient à confondre une obligation imposée par un régime autoritaire et des restrictions encadrées par un État de droit. Les enjeux ne sont ni symétriques ni comparables.


Le piège de la pensée dichotomique


Les sciences cognitives qualifient ce mécanisme de « pensée dichotomique » : une tendance à diviser la réalité en catégories opposées, au détriment des nuances. Appliquée au débat sur le voile, elle conduit à des raccourcis : défendre les Iraniennes impliquerait de rejeter toute expression religieuse visible ; soutenir les femmes voilées en Europe reviendrait à minimiser la répression iranienne.

Cette lecture est alimentée par une méconnaissance des contextes juridiques et religieux. Les systèmes politiques de pays majoritairement musulmans sont souvent assimilés à un bloc homogène, alors qu’ils diffèrent profondément. L’Iran est une théocratie chiite, la Malaisie garantit constitutionnellement la liberté religieuse, le Pakistan n’impose pas le voile malgré l’islam comme religion officielle, et l’Arabie saoudite applique une interprétation rigoriste de la charia sans constitution formelle. Aucun de ces modèles n’est transposable au cadre français.


La liberté comme fil conducteur


Le 19 septembre 2023, lors de l’ouverture de la 78ᵉ Assemblée générale de l’ONU, le secrétaire général António Guterres résumait cette tension : « Dans certains pays, les femmes et les filles sont punies parce qu’elles portent trop de vêtements ; dans d’autres, parce qu’elles n’en portent pas assez. » Le vêtement n’est pas le véritable enjeu. La question centrale est celle de la décision : qui choisit ?

En Iran, l’État impose. En France, les restrictions légales et réglementaires encadrent certaines expressions. Dans les deux cas, lorsque le choix individuel disparaît, la liberté des femmes est atteinte.


Un regard théologique souvent absent du débat


Même sur le plan théologique islamique, l’obligation par la contrainte fait débat. Le Coran affirme : « Nulle contrainte en religion » (2:256). Dans son exégèse, Ibn Kathir souligne que la foi ne peut être sincère que si elle est librement consentie. D’autres versets insistent sur l’appel à la sagesse et au dialogue (16:125).

Ces éléments montrent que la critique de la répression iranienne peut s’appuyer sur les sources islamiques elles-mêmes, sans recourir à une opposition simpliste entre un islam présenté comme intrinsèquement oppressif et un Occident supposément libérateur.


Et les femmes en France ?


En France, les luttes féministes ne se réduisent pas à la question du voile. Les chiffres relatifs aux violences sexuelles, aux inégalités salariales ou au harcèlement rappellent l’ampleur des défis structurels. Les femmes musulmanes, voilées ou non, cumulent souvent des discriminations spécifiques. Plusieurs rapports soulignent que les agressions islamophobes visent majoritairement des femmes.

Ces réalités ne sont ni secondaires ni concurrentes de la situation iranienne. Elles relèvent d’une même exigence : garantir aux femmes la possibilité de choisir leur vie, leurs vêtements et leur corps, sans contrainte étatique, familiale ou sociale.


Des luttes qui convergent


Des Iraniennes mobilisées sous le slogan #Baraye aux Japonaises dénonçant l’obligation des talons (#KuToo), des Américaines de #MeToo aux revendications françaises pour l’égalité et la sécurité, les luttes féministes prennent des formes diverses selon les contextes. Elles ne s’annulent pas. Elles convergent autour d’un principe commun : l’autonomie.


Sortir de la pensée binaire, c’est reconnaître que les femmes iraniennes qui brûlent leur hijab et les femmes françaises qui revendiquent le droit de le porter défendent, chacune dans leur contexte, la même liberté fondamentale. Le véritable clivage ne se situe pas entre « pour » ou « contre » le voile, mais entre contrainte et choix.


Le débat sur le voile ne gagnera en clarté qu’en cessant d’opposer des combats qui, en réalité, interrogent un même horizon : celui de la liberté des femmes, partout et pour toutes.



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Tribune écrite par Barbara Moullan pour ILETAIT1FOI.FR

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